Le tabou
Depuis dix ans, notre industrie répète le même mantra jusqu'à l'écœurement : « Laissez les créateurs libres, ils connaissent leur communauté mieux que vous ! »
Mais ce qui était une vraie nécessité en 2016 est devenu un dogme en 2026.
Il est temps de briser le tabou.
L'authenticité est devenue le mot-bouclier derrière lequel l'industrie a rangé son manque de stratégie. Car les données qui s'accumulent depuis douze mois racontent une histoire bien moins confortable, mais bien plus intéressante : plus on laisse de liberté créative aux créateurs, moins les campagnes performent.
Et plus il y a de créateurs dans une campagne, plus cet effet est fort.
Je ne plaide pas pour moins de créativité. Je plaide pour l'inverse : que la créativité dans l'influence redevienne un métier, avec une idée, un cadre et une exigence de résultats, plutôt qu'une loterie.
Pourquoi maintenant
Parce que le canal a changé de taille, de nature et d'attentes.
De taille, d'abord. En France, les investissements en marketing d'influence ont atteint 587 millions d'euros en 2025 selon l'ARPP et France Pub, en hausse de 13,1 % dans un marché publicitaire en recul de 1,3 %. En trois ans, ils ont progressé de 82 %. Au niveau mondial, l'IAB estime la publicité dans l'économie des créateurs à 37 milliards de dollars en 2025 et 44 milliards en 2026. C'est tout simplement le canal publicitaire dont les investissements progressent le plus vite.
Et le marché s'est professionnalisé : 65 % des annonceurs nationaux passent désormais par une agence, contre 37 % en 2022. Mais il a professionnalisé son exécution, pas forcément sa réflexion. La même étude relève que 42 % des annonceurs jugent encore le levier « complexe à mettre en œuvre ». Ils ont raison, mais ce qui est complexe, ce n'est ni la logistique ni la sélection des créateurs…
De nature, ensuite. L'influence est devenue du creator marketing. On est passé d'une campagne organique avec un post et trois stories à un véritable écosystème : le contenu d'un créateur porte toujours une campagne organique, mais il alimente aussi un dispositif paid social, devient un angle RP et se construit à travers l'expérientiel.
Le créateur est passé au centre d'un dispositif 360°. Et un dispositif 360° exige, par définition, ce que tout dispositif 360° exige depuis cent ans : du planning stratégique et de la direction créative. On ne peut pas orchestrer cinq leviers autour d'un contenu qu'on n'a pas pensé. Ni autour de cinquante contenus qui ne racontent pas la même histoire.
D'attentes, enfin. Quand un canal pèse 5 % du digital et croît plus vite que le digital lui-même, les directions marketing et financières cessent de se contenter d'un nombre de vues et d'un taux d'engagement. Elles demandent ce qu'elles demandent à tout canal mature : brand lift, économétrie et attribution.
Et pour la première fois de l'histoire de notre canal, nous y avons accès : l'IPA a compilé 220 études économétriques dans 28 pays pour 133 millions de livres d'investissement ; WPP Media, System1 et TikTok ont testé 1 217 publicités de créateurs face à plus de 350 études de brand lift ; Billion Dollar Boy et DAIVID ont mesuré l'attribution sur 5 000 contenus.
L'influence est enfin jugée avec des instruments dignes de sa nouvelle maturité.
Il ne reste plus qu'à lire ce qu'ils disent.
La mémoire activée au bon moment : le seul véritable juge de l'efficacité publicitaire
Vous le savez, une publicité ne vend pas au moment où on la voit ; elle vend en rendant la marque plus facile à choisir quand le besoin se présente.
WPP Media l'a quantifié sur 1,2 million de parcours d'achat : 84 % des achats vont à des marques vers lesquelles les gens penchaient déjà avant même de commencer à chercher. Le véritable avantage de la publicité, c'est la mémoire.
La bonne nouvelle, c'est que le creator marketing obéit exactement à la même règle ! Et quand cette règle est respectée, il devient le canal le plus efficace de la publicité.
C'est exactement ce que révèle l'étude de l'IPA. Sur le long terme, l'influence affiche le multiplicateur de ventes le plus élevé de tous les canaux mesurés, devant la télévision. Les données de System1 confirment le mécanisme : en moyenne, les publicités diffusées via des créateurs génèrent 23 % de mémorisation de marque en plus que les publicités de marque. Quant aux Effies, leur récente étude montre que le creator marketing présente le meilleur ratio construction de marque / conversion de tous les canaux publicitaires.
Graphique 1 : Le multiplicateur long terme des créateurs dépasse celui de tous les autres canaux, TV comprise. Source : IPA Influencer Benchmarking, 2025.
La vraie question est donc : pourquoi ça ne marche pas à chaque fois ?
Ce qui fabrique la mémoire : l'émotion, et la marque qui la revendique
Qu'est-ce qui fait qu'une publicité de créateur laisse une trace ? The Creator Effectiveness Playbook de WPP Media, System1 et TikTok a testé toutes les variables.
Le verdict est saisissant : le taux d'engagement explique 0,2 % de la mémorisation de marque. Zéro virgule deux. La meilleure métrique d'engagement, le ratio commentaires / likes, monte à 11,3 %.
La qualité créative, elle, explique 54,6 % de la mémorisation.
Près de cinq fois plus que le meilleur indicateur sur lequel l'industrie construit ses bilans de campagne depuis dix ans.
Alors oui, cela pose l'épineux problème de la mesure de l'efficacité d'une campagne d'influence, mais ce sera l'objet d'un prochain article.
Et cette qualité créative a deux composantes.
L'émotion, d'abord : une publicité qui fait ressentir quelque chose forme un souvenir, et plus l'émotion est forte, plus le souvenir se forme vite. De fait, les campagnes de creator marketing les plus émotionnelles génèrent plus de deux fois la mémorisation des moins émotionnelles.
La marque, ensuite : elle doit être reconnaissable assez tôt pour revendiquer cette émotion. Sinon l'émotion existe, mais le public l'attachera au créateur, à la blague, au moment. Comme le dit System1, une publicité qui n'est pas brandée n'est pas une publicité (au sens négatif du terme), alors qu'un branding précoce fort triple la mémorisation.
Graphique 2 : Le taux d'engagement, métrique reine de l'influence depuis dix ans, n'explique que 0,2 % de la mémorisation. Source : The Creator Effectiveness Playbook, 2026.
Sauf que.
40 % des contenus publicitaires de créateurs ne contiennent aucun signal de marque dans les deux premières secondes, contre 10 % pour les publicités de marque. Et selon le WARC, seuls 27 % des contenus de créateurs sont attribués à la bonne marque !
Et délivrer une émotion suffisamment forte et claire à travers plusieurs (dizaines de) créateurs et plusieurs points de contact online et offline est impossible sans une stratégie créative délibérée.
Graphique 3 : Quelle que soit la taille du créateur, près de quatre publicités sur dix ne montrent ni ne nomment la marque dans les deux premières secondes. Source : The Creator Effectiveness Playbook, 2026.
Mettez tout cela bout à bout et vous obtenez ce résultat : seules 29 % des publicités de créateurs font mieux que la publicité de marque moyenne !
Le creator marketing fonctionne aujourd'hui comme un fonds de capital-risque. Quelques succès paient pour tous les échecs, la moyenne des campagnes est excellente, mais personne ne sait à l'avance lesquelles gagneront.
Aucun directeur marketing n'accepterait cela de sa stratégie TV : acheter dix spots en espérant que deux fonctionnent, sans vraiment savoir pourquoi.
L'objectif est donc de déplacer la moyenne : réduire la variance, rendre le canal prévisible. Et ce n'est ni un problème de casting ni un problème de budget. C'est un problème d'organisation du travail : qui décide quoi, avant que le créateur n'allume sa caméra.
Deux métiers
Les créateurs sont des professionnels, souvent excellents, et la condescendance qu'ils subissent encore de la part de certains annonceurs est indéfendable. Leur expertise est réelle, surtout quand il ne s'agit pas d'une collaboration commerciale.
Car cette expertise est celle d'un créateur sur sa communauté, sur sa plateforme, dans son ton.
Or comprendre le problème business d'une marque, sa catégorie, ses assets distinctifs, les insights qui fondent sa plateforme de marque, ses leviers d'achat, son plan marketing incluant à la fois sa campagne TV, son affichage et son retail ; choisir le besoin humain à dramatiser ; hiérarchiser les messages ; décider où et comment la marque doit apparaître pour être mémorisée : c'est un autre métier, celui de planneur stratégique et/ou de stratège créatif.
Ni supérieur, ni inférieur. Mais différent.
Et c'est le nôtre, celui des agences et des annonceurs. À nous de l'assumer au lieu de prétendre que c'est le leur, en appelant « authenticité » ce qui relevait surtout d'une délégation injuste.
Il y a une différence de nature entre un créateur qui parle à sa communauté et une campagne qui en active cinquante.
Un créateur seul est cohérent par construction : un point de vue, une audience, une voix. Cinquante créateurs « libres », ce sont cinquante points de vue, cinquante façons de raconter le produit, cinquante décisions différentes sur le moment où la marque apparaît, ou pas. Pour chaque créateur, son contenu est cohérent. Pour le consommateur qui en croise cinq dans la semaine, ce sont cinq contenus sympathiques qui ne s'additionnent pas. La cohérence ne peut pas émerger de la somme de cinquante intentions individuelles.
Elle se décide avant, en amont, par des gens dont c'est le métier.
Et l'écosystémisation de l'influence, le passage au creator marketing, aggrave le problème. Quand l'influence restait cantonnée aux feeds organiques, cinquante libertés créatives donnaient, au pire, cinquante posts différents et inefficaces au global. Mais quand chaque contenu est ensuite amplifié en paid, repris en RP ou décliné en expérientiel, une incohérence ne reste plus dans le feed. Elle est amplifiée à coups d'achat média, projetée devant des journalistes, dissonante lors d'un événement. Et ce qui était une petite campagne sociale médiocre devient l'échec d'une coûteuse campagne 360°.
Chez BeInfluence, nous avons activé plus de 2 000 créateurs en 2025, sur plus de 200 campagnes dans une trentaine de pays. Certaines en mobilisent cent cinquante. Personne ne peut sérieusement soutenir que cent cinquante libertés créatives produisent une idée ; elles produisent cent cinquante contenus.
Une approche stratégique, une plateforme créative, un cadre : voilà ce qui transforme cent cinquante contenus en une campagne.
Personne n'a jamais compensé un manque de cohérence par davantage de liberté. Le problème, c'est qu'aujourd'hui la majorité des campagnes finissent dans la barre de gauche du graphique ci-dessous à cause d'une trop grande liberté laissée aux créateurs… et donc d'une trop grande paresse (ou faiblesse) stratégique et créative de la part des agences et des annonceurs.
Graphique 4 : La stratégie fixe le plafond, le brief décide de la hauteur atteinte. Source : The Creator Effectiveness Playbook, 2026.
Mais moins de liberté ne veut pas dire plus de contrôle
Soyons clairs sur ce que je ne dis pas. Je ne plaide pas pour des scripts léchés à la seconde près, pour des logos plein écran en début de vidéo, pour le retour du « command & control ». Les données sont tout aussi claires dans l'autre sens : la surdirection tue l'émotion que l'on est venu chercher. Trop de texte à l'écran, un appel à l'action martelé, un créateur qui se sent observé : à chaque fois, la réponse émotionnelle chute.
Les mêmes études qui condamnent la liberté totale condamnent le contrôle total. Billion Dollar Boy nomme les deux impasses : le « post & pray » d'un côté, le « command & control » de l'autre. Le travail efficace se fait au milieu, dans la liberté encadrée.
Graphique 5 : Ce que les marques ajoutent pour se rassurer est précisément ce qui fait chuter l'émotion. Source : The Creator Effectiveness Playbook, 2026.
Ce cadre se résume à une répartition simple des rôles. La marque et son agence décident de l'insight, du besoin humain à dramatiser, de l'idée, du rôle du produit, des assets distinctifs à faire vivre, de la manière dont la marque sera vue et entendue. Le créateur décide de la façon d'interpréter le brief cadré. Le brief définit le ressenti, le rôle du produit, les codes de marque et les premières secondes ; il ne chorégraphie pas la performance.
Que la marque arrive dans les deux premières secondes, comme le recommande System1, ou au pic émotionnel, comme le montre Billion Dollar Boy, importe finalement moins que ceci : c'est une décision, pas un accident.
C'est notre conviction depuis le départ : offrir aux créateurs un terrain de jeu très précisément cadré, mais avec le cadre le plus large possible. Toute la nuance est là, et c'est tout le métier.
Remettre l'église au centre du village
Cette église, c'est la stratégie et la création.
Pendant dix ans, l'influence s'est construite à côté d'elles, comme un métier de casting et de logistique : trouver les bons profils, négocier, livrer, reporter des vues. Le canal a grandi, il pèse désormais plus lourd que certains médias historiques, il alimente le paid, les RP et l'événementiel. Il est temps de lui donner ce qu'on donne à tout canal de cette taille : un planneur, un stratège créatif et un directeur de création au cœur du dispositif, et une mesure de la performance de ce qui compte vraiment.
Plaider pour moins de liberté créative, c'est en réalité plaider pour plus de créativité. Plaider pour plus de cadre, c'est plaider pour plus de respect.
Respect des créateurs, à qui l'on doit un vrai brief, une vraie idée à s'approprier et une rémunération transparente, plutôt qu'un « fais ce que tu veux » qui masque notre paresse.
Respect des annonceurs, qui investissent dans le canal au multiplicateur long terme le plus élevé du marché et méritent qu'on cesse de le traiter comme une roulette russe dont on feindrait d'ignorer les risques.
Respect du métier, enfin : la créativité n'a jamais été l'absence de contraintes. Elle a toujours été le meilleur de ce que l'on fait à l'intérieur d'un cadre.
La vraie rébellion aujourd'hui n'est plus de laisser tout le monde libre.
C'est d'oser avoir une idée, de la tenir sur cinquante créateurs et d'en mesurer correctement les effets.
Voulons-nous que le creator marketing soit traité comme un canal adulte ?
Alors commençons par nous comporter comme tel.


